Avec Jody Bau, journaliste à LN24, Philippe Goffin fait le point sur la situation du rapatriement des Belges et Belgo-Marocains depuis le Maroc

Philippe Goffin répond aux questions de Jody Bau sur LN24 ce dimanche 3 mai 2020
En direct de Crisnée via Skype, Philippe Goffin répond aux questions de Jody Bau ce dimanche 3 mai 2020

Hier, en soirée, un deuxième vol est arrivé à Bruxelles en provenance de Casablanca. Quelle est la situation actuelle concernant ces rapatriements ?
C’est déjà la deuxième vague de rapatriement. Une première vague de rapatriement a été effectuée dans le courant du mois de mars, tant par les autorités belges que par Ryanair. Je rappelle que dix-huit avions ont décollé du Nord du Maroc, dont sept qui ont été affrétés spécialement par la Belgique. Le Maroc a d’ailleurs été notre première destination de rapatriement. Ensuite, il y a eu la difficulté liée à la fermeture de l’espace aérien marocain et, par ailleurs, des aéroports marocains. Une discussion s’est alors ouverte entre les autorités belges et marocaines pour permettre le rapatriement de nos ressortissants. Là maintenant, nous y sommes : il y a eu énormément de demandes et il fallait du temps pour toutes les traiter. Mais il faut comprendre aussi que notre poste diplomatique à Rabat n’est pas très fourni. Nous vivons une crise mondiale ; ce qui se passe au Maroc s’est passé en Tunisie, en Algérie, au Sénégal, en République démocratique du Congo, bref partout dans le monde. Nous faisons tout pour que nos ressortissants puissent revenir dans les meilleurs conditions possibles. La semaine dernière encore, il y avait des rapatriements venant des Îles Canaries. Hier il y a eu un vol en provenance du Maroc, avant-hier également et la semaine prochaine d’autres vols interviendront encore au départ du Maroc à destination de Bruxelles.

Les avions ramènent environ deux cents personnes à chaque vol, n’est-ce pas ?
Oui, deux cent soixante-quatre passagers étaient à bord du dernier vol.

Au Maroc, il y des personnes qui étaient parties en vacances et qui sont coincées sur place mais également des binationaux ? Ce sont donc là les deux catégories de personnes coincées au Maroc, n’est-ce pas ?
Nous n’avons fait aucune distinction entre Belges et binationaux, à savoir les Belgo-Marocains. La dynamique qui a été la nôtre, partout dans le monde, a été de permettre le rapatriement les Belges en séjour temporaire : des vacances ou des raisons professionnelles. Ensuite est venu s’ajouter le critère humanitaire : c’est le cas de personnes qui nécessitent des soins, avec attestation médicale, ou qui ont des raisons sociales, comme par exemple le risque de perdre un emploi. A la base, ce sont les Belges en séjour temporaire qui ont reçu la priorité. Il y a cinq cents mille Belges qui sont répartis partout dans le monde et vous imaginez la difficulté de la tâche : il fallait établir des critères objectifs, ce qui peut dans certains cas poser des problèmes et nous essayons de les résoudre les uns après les autres. Il y a parfois des difficultés, des cas personnels qui méritent une attention plus particulière parce qu’ils auraient peut-être été rejetés au départ. C’est donc un long travail d’analyse qui est fait par les autorités belges mais surtout par les autorités marocaines car je rappelle que c’est le Maroc qui valide les listes de proposition de retour ici en Belgique.

Je vous avoue que, lorsque nous avons mis l’annonce de venue en tant qu’invité, nous avons reçu beaucoup de questions et de commentaires. Nous en recevons également encore maintenant dans ce Facebook live. Il nous revient tout de même une situation un peu chaotique sur place. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ces rapatriements prennent autant de temps ? Quelle est l’organisation sur place ? J’entendais qu’il y a des navettes, des bus également. Et aussi la question des critères : pouvez-vous nous en dire davantage à ce propos ?
La critique est aisée, évidemment. Il y a des personnes à Bruxelles qui ont pris beaucoup de temps à nous critiquer. Peu importe, nous on prend beaucoup de temps à essayer de résoudre les problèmes. C’est ça le sens de notre action. A la base, le poste diplomatique de Rabat a reçu six mille demandes par e-mail avec, dans certains cas puisque c’était ce qui était demandé, des attestations liées à un critère humanitaire. Il a fallu analyser tous ces e-mails et, je le rappelle, le Maroc n’est pas le seul pays où il y a eu des difficultés de rapatriement. Nous n’avons pas pu renforcer, puisqu’on le voulait, le poste de Rabat car les autres postes diplomatiques de par le monde ont les mêmes difficultés. C’est un premier élément qu’il faut comprendre. Le deuxième élément, c’est que nous avons dû négocier avec les autorités marocaines pour permettre ce rapatriement. Je rappelle qu’un premier lot de rapatriements a été effectué dans le courant du mois de mars. Et donc, plutôt que d’essayer d’alimenter une polémique totalement inutile, nous travaillons et je voudrais vraiment saluer le travail du personnel diplomatique à Rabat et ici à Bruxelles parce que ce sont des personnes qui travaillent sept jours sur sept dans des conditions difficiles. Ils reçoivent énormément de demandes avec effectivement des cas parfois très difficiles à analyser et je peux vous dire que ce n’est pas très agréable, pour eux, de s’entendre dire qu’ils ne répondent pas au téléphone, qu’ils ne sont pas présents, qu’ils ne prêtent pas attention. Vous savez, quand vous êtes bombardé par quinze e-mails de la même personne, c’est du temps que l’on ne sait pas consacrer aux autres. Nous demandons du calme et il faut se mettre à la place des personnes qui, pour le moment, sont appelées à gérer ces très nombreux dossiers. Sans doute, il y a parfois des difficultés. Il y a sans doute parfois des imprécisions, comme dans n’importe quelle organisation, parce que c’est une situation totalement inédite pour nos services. Nous apportons une réponse le plus rapidement possible et au mieux.

Je vous parlais précédemment des navettes : il y a des bus pour amener ces personnes à l’aéroport ?
Je suis très content que vous me posiez la question. Il est évident que si on avait pu avoir des vols qui pouvaient décoller depuis le Nord du Maroc, on l’aurait fait. Plutôt que de nous stigmatiser et de dire que le service est chaotique, il faut imaginer ce que c’est d’organiser un service d’autocars pour permettre à nos ressortissants de pouvoir regagner l’aéroport de Casablanca afin de décoller vers Bruxelles. Effectivement, cela complique la situation. C’est donc un service supplémentaire qui est rendu puisque, malheureusement, les aéroports étant fermés, les autorités marocaines ont dit qu’on devait décoller de Casablanca. Pour faciliter le retour de nos ressortissants, parce que les distances sont parfois très éloignées de l’aéroport de Casablanca, nous avons mis en service des bus. Alors oui, cela prend du temps, c’est compliqué car il faut s’assurer que les personnes qui montent dans l’autocar sont bien celles qui ont été validées. Il y a des attestations à présenter, oui c’est vraiment compliqué. Mais, au départ, c’est justement la volonté qui était la nôtre de faciliter un retour eu égard au fait que les aéroports du Nord n’étaient pas accessibles. Et je le comprends parfaitement puisque, même chez nous en Belgique, l’aéroport de Charleroi est fermé. Pour le moment en Belgique, c’est Liège Airport pour le fret et l’aéroport de Bruxelles pour les personnes. Le Maroc a aussi un confinement assez strict. Le Maroc vit aussi la difficulté du coronavirus. Là aussi nous devons intégrer toutes ces données. Quand j’entends « Qu’est-ce que c’est comme amateurisme, ils ne savent pas faire le travail normalement », il faut bien comprendre que la crise est mondiale. Nos postes diplomatiques sont mobilisés partout. Un renforcement n’était pas possible à Rabat et nous l’avons donc fait depuis Bruxelles afin de faciliter le travail et l’accélérer. Mais il y a un moment où il faut pouvoir dire la vérité aux personnes, il faut pouvoir exprimer les difficultés face auxquelles nous sommes confrontés. Dans une crise classique, prenons l’exemple d’un tremblement de terre, c’est sur un lieu bien précis avec une zone déterminée. Ici, la zone déterminée est l’ensemble du monde.

On le rappelle, ce sont bien les autorités marocaines qui doivent vérifier la validité des documents belges pour permettre le rapatriement ?
Exactement. C’est l’ambassade de Belgique qui est en charge de faire l’analyse sur base des critères qui ont été convenus avec l’Autorité marocaine. Je rappelle aussi que les rapatriements du mois de mars ne faisaient l’objet d’aucun critère. Alors quand je lis que nous privilégions les Belges et pas les binationaux, c’est totalement faux. Il suffit de vérifier : il y avait en mars 40% de binationaux. Je vous l’ai dit, ces polémiques ne m’intéressent pas car nous avons beaucoup de travail pour essayer de résoudre une situation qui est difficile. Revenons-en à votre question : il est vrai que, in fine, c’est à l’Autorité marocaine qu’il appartient de valider les listes. Nous avons beaucoup discuté, beaucoup dialogué avec les autorités marocaines pour finalement arriver à ce résultat et à des rapatriements qui, je vous le rappelle, ont permis au mois de mars à mille deux cents de nos ressortissants de revenir au pays, auxquels il faut ajouter les dix-huit vols Ryanair du Nord du Maroc. Là maintenant, nous sommes dans une seconde phase de rapatriement. Je rappelle finalement que le Maroc sera la destination qui aura été la plus desservie partout dans le monde.

Est-ce qu’il y a une protection légale concernant le travail ? Toutes les personnes qui ne peuvent pas travailler car elles sont coincées au Maroc on-t-elles une garantie de conserver leur travail ?
Si, pour une raison de force majeure, une personne n’est pas en capacité de se présenter au travail, elle ne peut pas être sanctionnée en tant que telle. Si une personne peut établir qu’elle ne pouvait pas se rendre au travail pour raison de force majeure, et en l’occurrence ici c’est le cas, cette personne est protégée.

Une question revient souvent sur notre Facebook live : les personnes rapatriées et les familles qui vont chercher ces personnes à l’aéroport sont-elles placées en quarantaine ?
Chaque personne qui prend l’avion se voit remettre un masque afin de se protéger et de protéger les personnes autour d’elle. A son arrivée sur le territoire national, chaque personne est prise en charge par le SPF Santé publique. Une personne qui ne présente aucun symptôme peut rentrer chez elle et une personne qui présenterait des symptômes est orientée vers une mise en quarantaine.

Faisons le bilan des autres pays : le call center du SPF Affaires étrangères a reçu des milliers d’appels. Peut-on faire un bilan des Belges qui restent coincés dans d’autres pays ?
Il y a actuellement, pour la Belgique, cinq cents mille ressortissants répartis partout dans le monde. Soit ce sont des expats mais vous avez aussi des personnes qui sont là pour le travail, mais de manière beaucoup plus longue. Il y a également des étudiants. Notre Centre de crise a été ouvert sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre : je remercie à nouveau le personnel qui s’est mobilisé pour faire en sorte de répondre le plus possible aux questions. Par rapport aux personnes qui sont encore à l’étranger, il y a encore des difficultés mais qui sont plus limitées. Parfois ce sont trente ou quarante personnes : elles ne sont pas oubliées. Nous travaillons avec nos partenaires européens pour organiser des retours partagés. C’est le mécanisme de la solidarité européenne et il a bien fonctionné. C’est ainsi que la Belgique a permis le rapatriement de neuf-cents ressortissants européens. Nous avons nous aussi pu profiter positivement de cette solidarité et permettre le retour de nos ressortissants sur des vols luxembourgeois, français et allemands.